La lettre à Hortense #1

simon muppet

Ma très chère Hortense,

 J’ai bien essayé de composer, sur mon cadran, Odéon1426 mais la ligne était sans cesse occupée. J’espère que vous allez bien et que votre langue n’est pas trop râpée à force de discuter. Surtout ne me faites pas l’affront d’entretenir une relation amicale avec Espiègle du Tricot, je n’ai aucune confiance en elle et l’ai entendue raconter aux Efluentmummies que nous n’étions que deux vieilles en mal de notoriété. J’avais envie tout en lui tirant la langue de lui rétorquer « C’est çui qui l’dit qu’y est » comme me l’a appris Mélanie toute petite mais je ne me suis pas abaissée à ça.

Si je vous écris aujourd’hui, c’est pour vous faire part de mon départ prochain pour Deauville. En effet, Pierrette et Philippe m’ont conviée à passer les fêtes de fin d’année avec eux dans leur résidence secondaire, moche comme c’est pas permis ; vous voyez le genre, très « nouveaux riches ». D’accord Pierrette est tarte mais au moins, elle m’invite ; pas comme Claude (dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis trois jours déjà !), ma fille indigne.

Durant mon absence, j’aimerais vous confier Simon – ne vous inquiétez pas, j’emporterai avec moi le cadre contenant sa photo et quelques croquettes en souvenir – le doberman de la maison de Deauville a déjà dévoré il y a quelques années de cela mon minuscule Titi (excusez-moi pour la tache, j’essuie une larme, la plaie est encore vive). Vous souvenez-vous, il avait ouvert la cage avec sa grosse patte munie de la fausse main du déguisement Capitaine Crochet de Pierre-Louis, mon filleul. Il n’était resté de mon Titi adoré que le fémur gauche et le cubitus droit. Simon est ce que j’ai de plus cher au monde, j’ai donc beaucoup hésité à accepter de m’alourdir de bûches glacées surgelées Picard pendant deux semaines, Pierrette ayant toujours été une piètre cuisinière en plus d’être une mauvaise mère, et ma décision enfin prise de quitter mon doux logis, j’ai souhaité ne prendre aucun risque pour Simon. Je sais qu’avec vous, Simon sera entre de bonnes mains. Vous lui offrirez un Mon chéri de ma part à Noël et continuerez à lui conter chaque jour un passage de « Justine ou les malheurs de la vertu », n’est-ce pas ?

J’aimerais également vous demander de surveiller les classements Wikio et particulièrement celui de Dédé1938. Dès mon retour, j’organiserai sur le blogue un concours pour rameuter un peu de monde et nous faire de la publicité. Vous verrez j’ai une nouvelle stratégie implacable. En revanche, je me demande quel est le terme actuel usité pour appâter la lectrice lambda. Concours ? Cadal ? Giveaway ? Kdo ? Ces jeunettes changent tous les mois pour rester dans le coup, c’est dur de suivre !

Hortense, mon amie, vous allez énormément me manquer avec Simon. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Alors deux, n’en parlons pas !

Prenez bien soin de vous.

Je vous embrasse dans un pétale de violette.

Votre bien Edmée

Mélanie

bébé piggy

De mes trois enfants, j’ai sept descendants. Sept tous quasi aussi cons les uns que les autres. Il faut dire, je ne les ai pas choisis. A bien y réfléchir, la palme de conne revient quand même à Mélanie, ma petite-fille, issue de l’union de Philippe, mon fils et Pierrette la grue.

Mélanie, je me la suis coltinée dès sa naissance. J’étais pour la première fois grand-mère, j’ai été faible. Mélanie était livrée avec le mode d’emploi : le nombre et l’heure des biberons « Attention, hein, mémé Edmée, elle est passée à 220ml depuis jeudi. C’est le pédiatre qui l’a dit ! » , l’intensité du petit rot à lui faire faire après chaque repas, comment la coucher sur le côté sous sa petite couverture bleue parce que le bleu ça apaise, comment avant cela la bercer absolument avec « Doucement s’en va le jour » parce que « Doucement s’en va le jour » ça envoie sans sommation au pays des fées et j’en passe.

Je n’ai rien dit mais je l’ai posée sur le ventre quand elle piaillait trop en mettant à fond « Ma liberté » de Moustaki sur le tourne-disque , à trois mois je lui ai fait goûter sa première madeleine, trempée dans un soupçon de rhum parce que le rhum ça donne le teint cerise et je l’ai enveloppée dans mon châle rose parce que le rose, c’est joli pour les filles.

Maintenant que Mélanie est elle-même mère de Charlotte et qu’elle vit à Saint-Germain des Prés, les choses ont bien changé. Mélanie est une femme épanouie dans son travail : elle rentre tous les soirs à 20h30. « Tu sais, mémé, c’est pratique, je tire mon lait dans les toilettes puis je le mets dans le grand réfrigérateur réservé aux cadres de Networkbusiness, comme ça Charlotte ne manque de rien. Je veux le meilleur pour elle. D’ailleurs elle n’a pas été vaccinée. », me répétait-elle dès qu’elle daignait s’aventurer au-delà du périphérique. Aujourd’hui pour que Charlotte, quatre ans, vêtue exclusivement unisexe depuis ses premiers jours, soit aussi épanouie qu’elle, Mélanie l’a inscrite à différents ateliers après ses cours dans une école alternative dont un s’intitulant « Kant expliqué aux tout-petits » et une initiation au chinois parce que le chinois c’est l’avenir. « Je ne sais pas si tu réalises mémé, c’est important d’ouvrir Charlotte au monde ! », m’apostrophe-t-elle.

Si elle daigne me laisser Charlotte, il faut que je la fasse manger bio mais pas de la ferme voisine (elle peut toujours courir), que je lui lise uniquement du Claude Ponti et que surtout, si elle est confrontée à des « besoins secondaires d’assouvissement de désirs irraisonnés  » (des caprices), je me mette à sa hauteur trois pommes en lui déclamant avec sérieux et sérénité « Charlotte, j’entends que tu n’es pas contente car je ne veux pas t’acheter cette poupée barbie qui est le symbole de la femme occidentale asservie à la gente masculine et je comprends que tu aies le désir de te jeter par terre au milieu du supermarché. Toutefois, cela n’est pas socialement admis d’être étendue sur un carrelage froid devant Madame et Monsieur Quidam ; je te demande par conséquent de bien vouloir te relever, mes rotules sont en train de me lâcher. ». Il y va de la remise en cause de toute la parfaite éducation reçue par Charlotte de ses valeureux parents.

Je ne suis pas certaine que Mélanie comprenne mon ambition pour que Charlotte n’ait pas peur des oies quand nous passons par les petits chemins de traverse jusqu’à mon ancien jardin ouvrier et aime flâner avec Simon et moi dans la forêt, dans son ciré doré Dora secret, simplement pour sentir le vent frais contre ses joues et ce silence affectueux entre nous. Cette Mélanie, qu’est-ce qu’elle est con…

Efluentmummies 23, nous y étions !

Muppet 2

Hortense m’avait prévenue : « Pas de déplacement sans invitation en bonne et due forme, c’est-à-dire sans télégramme officiel ! » ; j’avais su l’amadouer avec quelques boudoirs dont j’ai le secret. Et à défaut d’un doigt de porto, une coupette de Veuve Cliquot, bien entendu. Cela ferait du bien à Simon de monter à la Capitale. On rendrait visite à mon Félix, par un détour au Père Lachaise avant de repartir. On se retrouverait un peu comme au bon vieux temps, avant que Pierrette, ma bru, décidât de l’éloigner de moi, « Vous comprenez, Edmée, le cimetière du Père Lachaise, c’est plus chic ! ». Sale grue.

Nous nous rencontrâmes, Hortense et moi, sur le quai de gare. Je portais Eau de Naphtaline. Elle sentait la rose, bien entendu. Hortense avait bonne mine, « Vous allez voir, Edmée, nous allons leur en foutre plein la vue à ces connes ! J’ai photocopié nos statistiques au bureau de poste. Au fait, Simon a l’air d’être en pleine forme, non ? ». J’ai acquiescé.

En arrivant au Paradis Latin je reconnus de suite Dédé1938 du Petit Monde d’Andrée, la saluai très cordialement de loin et indiquai à ma comparse « Regardez Hortense, c’est la vulgaire qui ne donne que de la pâté Whiskas au bœuf à ses chats et nous a soufflé sous le nez la campagne Visio+ cet été. ».

Les marques étaient nombreuses et avaient mis le paquet : un comprimé Polident à gagner par tirage au sort (je ne jouai pas, encore affectée d’avoir loupé, à quinze ans près, Jackie Sardou en invitée exceptionnelle), Petit Papa Noël interprété en direct par le pétillant Marcel Amont grâce à notre gentil sponsor Cartilage de Requin, une boite de rillettes au saumon Petit Navire, des croquettes pour chien etc. Simon semblait aux anges.

Nous assistâmes à des conférences animées par Michel Drucker sur le référencement et comment, par exemple, savoir mettre impérativement en valeur les termes « Croquettes Frolic » lors de notre futur article sur notre rencontre Efluentmummies. Hortense n’y comprenait pas grand-chose mais faisait de son mieux pour suivre ; c’est un peu moi la guique du groupe. On nous expliqua également que c’était essentiel d’être convaincues par le produit et que pour s’en convaincre, le mieux était encore d’y goûter. Simon ne fut pas du tout de cet avis et poussa un grognement dissuasif à mon encontre. Dédé1938 et Espiègle du Tricot avaient déjà le nez dans leur paquet.

Puis Hortense m’indiqua qu’il serait de bon ton de se présenter personnellement à Visio+, histoire de ne pas encore se faire manger dans l’écuelle l’année prochaine. Quelques rochers Suchard et une discussion passionnée plus tard, nous scellâmes l’accord en leur remettant gratuitement un exemplaire de Notre Temps du mois dernier sur lequel était agrafée négligemment notre carte de visite « Hortense et Edmée, lesvieillesdumuppet.com, 10 000 vues par jour ».

Il était déjà 16h50 et il faisait nuit dehors, je pressai Hortense, « Vous savez Hortense, ce n’est pas très prudent d’être encore dans la Capitale à cette heure-ci et j’ai promis à pépé d’aller le voir… ». « J’aimerais bien passer avant ça au Palais Brogniart, sourit-elle, il paraît qu’il y a une petite sauterie là-bas aussi, ça vous ennuie, Edmée ? ». J’opinai de la voilette : on ne peut rien refuser à Hortense, surtout pas de jeter nos croquettes périmées sur des plus jeunes que nous.